Poutine en gilet jaune ? Sérieusement ?

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Le douzième épisode de l’insurrection citoyenne des gilets jaunes a fonctionné comme un excellent rappel au réel. Les rangs des mutilés ont marqué les esprits. Le bruit de fond médiatique n’y peut plus rien. Ou seulement tromper les décideurs qui le prennent au sérieux. Tant mieux. De nouveau, selon le parti médiatique, la mobilisation se serait, une fois de plus, « essoufflée ». Cela va de soi. Mais il est dommage que les chiffres de participation donnés par les pédants en plateau ne se soucient même plus de la vraisemblance. Si on les croyait, on aurait eu un week end où 5 policiers auraient été mobilisés pour chaque manifestant… 

Aux violences déjà subies s’ajoutent celle de cette douzième marche. Le président de l’Union Nationale des Lycéens à Paris et le responsable de la ligue des droits de l’homme à Toulouse ont été les victimes notoires du jour. Comme Éric Drouet a été une nouvelle fois interpellé, on peut se demander s’il n’y a pas une volonté de cibler spécialement les figures du mouvement dans toutes ses composantes. Mais combien d’autres sont encore venues allonger la liste des victimes des méthodes de Castaner ?

Les médias s’y intéressent après dix longues semaines d’indifférence en dépit de toutes les alertes. Mais à présent, un nombre croissant de journalistes de base et de photographes de presse sont concernés. Les chefferies de presse savent qu’elles ne peuvent plus en rester à dénoncer les violences des seuls manifestants comme elles l’ont fait pendant de longues semaines. On peut s’attendre à ce que, bientôt, la lumière vienne sur ce qui se passe dans les tribunaux au fil des « comparutions immédiates » qui s’y succèdent jusque tard dans la nuit, et souvent jusqu’au petit matin. Les avocats commencent à élever la voix. Et on peut penser que l’écœurement peut atteindre certains secteur de la bonne société d’habitude sensible aux excès de brutalité. Dans les réseaux sociaux, la circulation de l’information dans ces deux domaines produit un effet d’éducation collective aux réalités des dominations dans notre société qui vaut cours de rattrapage après des années d’atonie et d’impunité morale des grandes machines à mettre des laisses.

Dans la semaine, nous allons avoir l’action du 5 février. Ce sera la convergence entre l’action syndicale et celle des gilets jaunes. Il s’agit de bloquer la vie économique du pays, si j’ai bien compris les consignes données par la CGT et celles des groupes de gilets jaunes qui s’apprêtent à bloquer l’accès aux supermarchés et les pompes à essence. Ce samedi, nous avons vu ici et là le mouvement des « stylos rouges » percer dans la rue. On peut penser que ce mouvement ne devrait pas ralentir avec l’arrivée au parlement de la loi Blanquer sur l’éducation. Sans oublier le blocage des lycées ce mardi en réponse aux violences répressives, notamment celles subies par le président de l’UNL.



À ce stade, l’impression générale est celle d’un tâtonnement populaire sur fond de montée en ligne de nouveaux secteurs de la population dans la bataille. Mais cette fois-ci le temps ne travaille pas contre nous comme dans le cas de grèves de salariés ou de journée d’action en semaine qui font perdre du salaire à des gens qui n’en ont déjà pas assez.

Il n’en va pas de même pour le pouvoir. Il est tout entier suspendu à sa capacité à mobiliser des effectifs considérables et coûteux de fonctionnaires du « maintien de l’ordre ». Et cela avec une bonne partie d’effectifs qui ne sont pas des professionnels de ce type d’activité. La multiplication des mutilations joue aussi contre ceux qui en sont tenus politiquement responsables.

Le plus intéressant reste cependant l’état de nébulosité des principaux esprits qui travaillent au sommet de l’État. Si l’on met de côté ceux qui sont déjà en état de burn-out, ceux qui préparent leur départ et ceux qui se détestent et minent de l’intérieur la machinerie du sommet, celui-ci ne semble pas non plus en possession de tous les moyens d’une appréciation lucide. Macron dit qu’il y a 50 à 60 000 militants embusqués dans le mouvement des gilets jaunes pour abattre l’État et les institutions. Il affirme que la Russie instruit et manipule les animateurs du mouvement en cours. L’homme semble donc assez sévèrement perturbé. Comme lorsque, tel un buveur en addiction qui jure qu’il ne touchera plus un verre mais ne peut s’empêcher de le faire, il jure de plus prononcer de petites phrases méprisantes mais ne peut s’empêcher de balancer ses préjugés de classe sur les gitans ou « Jojo le gilet jaune ». On ne peut croire qu’il l’ait dit pour inciter les éditorialistes qu’il avait convoqué à le reprendre à leur compte.

Certes, des débordements d’admiration sans nuance de ces courtisans génétiques se sont encore lamentablement exprimés, mais on est obligé de se dire qu’en toute hypothèse le chef de l’État croit, hélas, ce qu’il dit. Et ce n’est pas un signe de bonne santé. Le plus grave n’étant pas sa santé mais ce que son état peut le conduire à faire ou à décider. Quelle est sa capacité à comprendre lucidement ce qui se passe, à discerner les voies de passages d’une situation et de ses sorties, avec de telles prémices ? Cela n’a pas semblé alerter les éditorialistes reçus. Ils en sont restés à la béatitude de l’intimité « au coin du feu » que l’un d’entre eux a dévotement décrite. Mais au total, si l’on combine les limites de l’appareil de répression, l’effritement des équipes du sommet, l’isolement politique du président et son état de fébrilité, d’un côté, et, de l’autre, l’élargissement, même lent, du front de ceux qui entrent dans l’action, le cours des évènements ne montre pas de point d’appui pour que la macronie puisse retourner la situation en cours.

Cette semaine il faut donc réussir un bon 5 Février. Et un blocage correct des lycées mardi. Avant le prochain samedi de marche. Bien sûr.




Samedi, j’étais dans la rue à Marseille, dans les rangs des délogée et mal-logés de la ville. La veille, le 1er février, la Fondation Abbé Pierre rendait son 24ème rapport sur l’état du mal logement dans notre pays. Des deux, je tire un sentiment d’alerte maximum. Selon les calculs de la Fondation, d’ici 2020, le secteur du logement aura subi 4 milliards d’euros de coupes budgétaires. 2,5 milliards d’euros concernent les baisses d’APL subies directement par les allocataires. En 2017, le gouvernement avait baissé de 5 euros toutes les APL. Elles ont ensuite été gelées avant que la dernière loi de finance n’entérine leur désindexation durable de l’inflation. Ainsi, en 2019, un allocataire aura perdu en moyenne 12 euros par mois par rapport à sa situation avant l’arrivée de Macron au pouvoir. Et la dégringolade va continuer en 2020. La moitié de ceux qui touchent des APL sont en dessous du seuil de pauvreté. Par ailleurs, le gouvernement est aussi allé chercher 1,5 milliards d’euros directement dans la poche des organismes de logements sociaux.

Cette dernière ponction équivaut aux deux tiers des capacités d’investissements des organismes HLM. C’est l’équivalent de 54 000 logements construits par an ou encore de 103 000 logements rénovés. Déjà, en 2018, les effets de ces coupes se sont fait sentir. En 2018, 109 000 logements sociaux ont été financés. C’est une baisse de 3,5% par rapport à l’année précédente. Et depuis 2017, la production a baissé de 12%. Ce sont des chiffres très alarmants. Une étude de la Caisse des dépôts prenant en compte les nouvelles perspectives financières des HLM est particulièrement pessimiste. Elle conclue que la production de logements sociaux passera en dessous de 100 000 en 2020 et déclinera jusqu’à 60 000 par an jusqu’en 2027. À cela, il faut ajouter que le gouvernement a inscrit dans la loi l’objectif de vendre 40 000 HLM par an, y compris au moyen de ventes en bloc à des investisseurs. Il s’agit donc bien d’une véritable liquidation de la politique sociale du logement. En attendant, 2 millions de personnes attendent l’attribution d’un logement. Encore 2 millions de familles déclarent avoir de très sérieuses difficultés pour payer leur loyer.

Évidemment, les premières victimes de cette austérité sont les plus faibles. Cette année, le focus du rapport de la fondation Abbé Pierre est sur les sortants de prison, d’hôpital psychiatrique et de l’aide sociale à l’enfance. Abandonnés à leur sort par l’État, ils finissent très souvent à la rue. Ainsi, entre un quart et un tiers des sans-abris seraient passé par l’aide sociale à l’enfance. Ce service public, qui recueille les enfants qui ne peuvent plus vivre dans leur famille d’origine et les place en famille d’accueil ou en foyer est géré par les départements. Sous l’effet des coupes dans leurs budgets, ceux-ci ont tendance à arrêter tout net toute prise en charge le jour de la majorité des enfants. Il existe pourtant des aides pour les 18-21 ans qui sortent de l’aide sociale à l’enfance, le temps qu’ils fassent des études ou réussissent une insertion professionnelle. Mais ces aides sont de plus en plus assorties de devoirs, de conditions et d’obligations de toutes sortes. Bien sûr, cette culpabilisation d’enfants sans famille cache simplement des économies budgétaires. Très macronien. Le résultat c’est bien sûr que ces enfants basculent souvent vers la pauvreté la plus extrême.



Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas assisté cette année à Paris à la remise du rapport de la fondation. Mais j’étais dans le sujet. En effet, au même moment, je me trouvais dans le quartier de Noailles, dans ma circonscription, à la rencontre de la population marseillaise qui a subi le trauma de effondrements. Depuis que l’effondrement de deux immeubles rue d’Aubagne le 5 novembre a fait éclater aux yeux de tout le scandale de l’habitat insalubre, 1800 personnes ont été délogées parce que leur immeuble ne présentait pas les conditions minimums de sécurité. Ils ont, dans l’opération, perdu bien souvent toutes leurs affaires. Ceux qui étaient propriétaires ont toujours un crédit à rembourser. Les assurances ne veulent rien savoir. En deux mois, la mairie de Marseille n’a réussi qu’à en reloger 79 et à faire retrouver leur logement initial à 318 autres. Le reste est logé temporairement à l’hôtel, dans des conditions parfois elles-mêmes indignes. Dans cette situation le seul salut est l’auto-organisation et la solidarité des Marseillais : permanences juridiques et administratives bénévoles, aide psychologique et collecte et distribution de repas et de vêtements. Bien sûr, il y a 30 000 logements vides à Marseille. Et bien sûr, il existe dans la loi la possibilité de leur réquisition par le maire ou par le préfet.

La question de l’habitat indigne n’était pas absente du constat de la Fondation Abbé Pierre. Là aussi, elle tire la sonnette d’alarme. Car le problème ne concerne pas que Marseille mais de nombreuses villes et même campagnes. La Fondation pointe le manque d’action des pouvoirs publics. Alors qu’elle estime entre 400 00 et 600 000 le nombre de ces logements dans toute la France, soit entre 900 000 et 1,3 millions de personnes, le nombre de logements actuellement rénovés avec l’aide de l’État n’atteint que 11 000 par an. Elle affirme qu’il faudrait tripler à quintupler les moyens financiers attribués à cette politique pour arriver à un résultat satisfaisant. Mais devant la Fondation, le ministre du Logement a refusé de s’engager sur un objectif de logements à rénover. La catastrophe est commencée.

Les traités de libre-échange organisent à l’échelle mondiale un rapport de force favorable aux multinationales contre les États et les peuples. L’une des armes dont elles disposent sont les tribunaux d’arbitrage. Ces tribunaux privés ne sont pas composés de juges mais d’arbitres. Il n’y a aucune exigence d’indépendance ni de compétence pour occuper ce poste. Ce sont les mêmes avocats d’affaires qui jouent successivement les rôles de juges ou d’avocast selon les affaires. Ce mode de fonctionnement induit évidemment une corruption généralisée et structurelle. Les tribunaux d’arbitrage sont utilisés par les multinationales pour attaquer les États contre certaines régulations, certaines politiques qu’ils mettent en place et qui dérangent leurs intérêts. Les décisions qui s’y prennent ne se basent pas sur les législations nationales mais uniquement sur les accords bilatéraux en matière de commerce et d’investissements. Ces traités contiennent des dispositions suffisamment floues pour donner aux arbitres une grande marge d’interprétation, et celle-ci fonctionnent rarement en faveur des États. Les accords les plus récents ont même introduit la notion des « attentes légitimes » des investisseurs pour justifier leur droit à la cupidité. Ainsi, au nom de tel ou tel traité, une multinationale peut demander une indemnisation pour les profits futurs qu’elle pensait pouvoir réaliser si telle ou telle législation n’avait pas été introduite.



Fin 2017, on recensait en tout 855 plaintes connues pour un montant moyen d’indemnisation accordée aux multinationales par les États de 454 millions d’euros. Quelques exemples suffisent à se convaincre du rôle néfaste de ces tribunaux pour la justice sociale et environnementale. L’Allemagne a par exemple été condamnée à payer 1 milliard d’euros à une entreprise pour sa décision de sortir de nucléaire. Peu importe que les centrales nucléaires de l’entreprise en question étaient défaillantes. L’Italie est, elle, attaquée par une entreprise pétrolière britannique pour avoir décidé d’interdire l’extraction gazière et pétrolière à moins de 12 milles des côtes pour prévenir les marées noires. Une entreprise minière canadienne demande 16 milliards de dollars à la Colombie, soit 20% de son budget national pour avoir créé un parc national sur une zone de la forêt amazonienne, annulant ainsi un projet de concession de mine d’or. Quand une telle menace plane, certains États préfèrent renoncer avant exécution par peur d’être condamnés. Ainsi, un fournisseur d’énergie suédois a contraint en 2010 la ville de Hambourg à revoir à la baisse ses exigences écologiques pour la construction d’une centrale à charbon, après l’avoir menacé de réclamer 1,4 millions d’euros. Le Canada et la Nouvelle-Zélande ont tous deux ajourné leurs politiques antitabac suite aux menaces des cigarettiers.

L’Union européenne est à la pointe pour imposer à chaque fois qu’elle le peut cette justice privée qui mine la souveraineté des États. Dans le projet de traité avec les États-Unis, le Tafta, de tels mécanismes d’arbitrage étaient prévus. Ils avaient fait l’objet d’une vague d’indignation populaire dans de nombreux États européens suite au travail de décryptage et d’éducation populaire d’associations comme ATTAC. L’homme qui y était le spécialiste du combat contre les traités de libre-échange, Frédéric Viale, est désormais candidat aux élections européennes sur la liste de la France insoumise. Lors de la signature du traité de libre-échange avec le Canada, la Commission européenne a tenté de faire croire qu’il n’y avait pas de tribunal d’arbitrage. En réalité, sous en nom différent, ce traité institue un tribunal permanent d’arbitrage entre les investisseurs et les États. Certes, les juges y seront nommés par les États. Mais le principe vicieux reste le même : les multinationales peuvent s’émanciper des législations nationales pour se référer à la place à un traité négocié par des technocrates non élus et non ratifié par les peuples. Elles ont le droit à une justice d’exception. On pourrait dire que c’est pire puisqu’il est désormais institutionnalisé.

L’Union européenne veut désormais aller plus loin. Son objectif est d’instaurer une cour permanente d’arbitrage au niveau international pour remplacer les mécanismes inscrits dans les traités de libre-échange et graver dans le marbre la pratique. En mars 2018, le Conseil européen a adopté des directives de négociation autorisant la Commission européenne à négocier au nom de l’Union « une convention instituant un tribunal multilatéral chargé du règlement des différends en matière d’investissement ». Elle en a fait la proposition officiellement devant la commission des Nations Unies pour le droit commercial international le 18 janvier dernier. Cette proposition doit être étudiée du 1er au 5 avril prochain, lors d’une réunion de cette commission. Si elle venait à voir le jour, cette cour serait une arme considérable dans les mains des multinationales pour défaire les lois sociale et environnementales obtenues par les peuples. Les députés européens insoumis que vous enverrez à Strasbourg en votant aux élections européennes se battront contre ce projet. Au contraire, ils défendront l’idée d’un traité international contraignant les multinationales à respecter les droits humains comme la proposition en a été faite par l’Équateur et l’Afrique du Sud et pour laquelle l’Union européenne freine des quatre fers.


Une rude dispute a provoqué dans Podemos une quasi-scission qui semble heureusement repoussée à cette heure. Il ne peut être question pour nous ici d’entrer dans le débat entre nos amis en Espagne. Nous ne sommes pas assez bien informés pour être utiles. Et nous ne sommes pas capables de faire la part respectives des tensions personnelles et des divergences de fond. Car il arrive souvent que les unes mènent aux autres ou qu’elles en servent de prétexte. Nous avons pu le constater chez nous aussi. Pour ma part, je connais personnellement les deux principaux protagonistes visibles du débat espagnol, Pablo Iglesias et Íñigo Errejón, avec qui j’ai des relations personnelles très fraternelles et de longue date. Je traite avec Pablo comme dirigeant du mouvement et partenaire dans le cadre de notre alliance européenne « Maintenant le peuple ».

Pour autant, je connais les données de départ du débat et je crois qu’il nous concerne aussi. La ligne politique qui a consisté à sortir du cadre des compétitions entre les partis traditionnels et surtout hors de leur champ de latéralisation a permis dans nos deux pays une percée spectaculaire de notre mouvance. En France elle a placé « La France Insoumise » largement devant tout l’ancien espace de la gauche. Pas en Espagne. Mais à la fin, la situation relative de nos deux organisations buttent sur le même problème : comment produire une majorité politique gouvernementale. En Espagne la position de second derrière le Parti socialiste espagnol a désigné celui-ci, selon nos camarades espagnols, comme un partenaire d’autant plus évident que ce rapprochement était la condition de la victoire de la censure contre le gouvernement corrompu de Mariano Rajoy.

Nous avons la situation inverse en France. Placée en tête, c’est à « la France Insoumise » de faire une proposition politique au sens général du terme. Ce n’est pas une tâche aisée. Nous chevauchons une réalité sociale éclatée et un champ politique explosé et discrédité. L’idée de parvenir à constituer seul une majorité n’est pas réaliste. L’idée d’alliance politique au sens traditionnel serait totalement contre-performant et dissuasif. Les élections partielles ont montré cruellement l’effet profondément négatif d’un passage dans le camp de « la gauche rassemblée ». La ligne « fédérer le peuple » reste notre boussole. Cela veut dire partir des aspirations et du mouvement populaire pour avancer et ouvrir une issue positive à la crise de la société. Sans préalable d’accords d’organisation.

Dans cet état d’esprit, en mai dernier, j’ai pris l’initiative d’une proposition. Celle d’un « « nouveau front populaire ». Cela fut fait en grande solennité dans le journal Libération, pensant que le lectorat de ce journal pouvait entendre l’offre faite. L’idée prend la forme suivante : former un front politico-social sans exclusive sur un programme populaire. Cette proposition a reçue l’approbation de la gauche du PS groupée autour de Maurel et Liennemann. Mais pour le reste, toutes les formations de la gauche traditionnelle l’ont récusée, sans exception. Parfois avec des propos très violents. Depuis lors, s’agissant de ces forces politiques, le discours est celui de l’ostracisation à l’égard de la « France insoumise ».



Naturellement, j’euphémise en parlant d’ostracisation. Les noms d’oiseaux n’ont pas manqué. Ainsi quand on a vu un Olivier Faure du PS, pour ne citer que lui, aller jusqu’à parler de dérive « rouge-brun » à notre sujet. Notre effort s’est alors entièrement concentré sur l’action de terrain et sur la forme de rassemblement que nous pouvions donner à voir concrètement. Ainsi avons-nous voulu constituer une liste pour les élections européennes qui soit exemplaire de notre visée. Ce qui fut fait. Cette liste est bien un alliage de militants de causes écologiques et sociales, d’associatifs, de syndicalistes et de militants politiques. Enfin, nous avons choisis une tête de liste prise hors de nos rangs, militante reconnue d’une des luttes les plus frontales contre le capitalisme financiers de notre temps qu’est la bataille contre la fraude fiscale. Nous avons choisi de donner le signal d’un groupe qui s’ouvre à toute la diversité de la société au service du combat commun.

Ce qui adviendra est dès lors dans la main des électeurs de notre mouvance profondément démobilisés à l’heure qu’il est selon les sondages. En effet, selon eux, il n’y aurait que 19% des électeurs de la « France Insoumise » disposé à se rendre aux urnes contre 48% pour le reste de l’électorat. Quelque raison que l’on ait de douter de la validité d’une telle surévaluation de l’abstention des nôtres, il faut faire comme si elle était avérée pour se garder des mauvaises surprises que les fabricants de prophéties auto-réalisatrices voudraient nous mitonner ! Au demeurant, elle comporte sa part de vérité. C’est de cela dont nous fumes victimes aux élections législatives de 2017 puisque seulement 35% de nos électeurs de la présidentielle revinrent voter pour nos candidats. Je me souviens avoir dit à l’époque que si tous nos électeurs revenaient, nous aurions gagné cette élection. En effet le vainqueur, la République en marche, a rassemblé 7 millions de voix. Comme nous à l’élection présidentielle. On voit donc où se dirigera notre priorité de campagne : un maillage fin de nos zones de force.

Par rapport au cas espagnol, je viens d’indiquer quel est notre choix stratégique. Ce n’est ni celui du splendide isolement dans le mépris des autres, ni le retour à la cacafouilla des sigles. Il va de soi que ce choix ne peut satisfaire tout le monde dans nos rangs. En existe-t-il qui puisse le faire ? Est-ce important d’y parvenir ? Sans doute. Mais ce n’est pas le plus important, loin de là. Car nous parlons ici de mettre d’accord quatre cent mille personnes et sept millions d’électeurs. Nous y sommes parvenu une fois dans l’élection présidentielle. Comment y parvenir de nouveau ou en approcher de manière significative ? Les uns veulent une raideur monochrome, les autres des synthèses tous azimuths.

Pour ma part, je n’ai jamais cru que l’on puisse fixer utilement sa ligne d’action en ayant pour repère les arrangements internes d’une organisation. Je me repère sur l’état de la société et la forme de ses pulsions. Selon moi, le pire de la situation présente est dans la difficulté de rassembler dans un même projet les classes moyennes et les secteurs populaires les plus abandonnés. Le programme « L’Avenir en commun » répond selon moi a ce dessein. Encore faut-il pouvoir en parler. Or le système médiatique tout entier fonctionne comme une machine à invisibiliser les débats qui pourraient fédérer au profit de bavardages sans fin, futiles et pulsionnels. Participer à une émission, c’est passer la moitié de son temps à essayer d’avoir la parole et l’autre à répondre à des attaques tordues. Pour autant, les moyens d’agir existent. D’abord en se dotant de nos propres moyens d’expression. Ensuite en rendant visibles nos intentions. Ainsi, dans un scrutin de liste, la composition de la liste fonctionne comme un miroir tendu à la société. Je crois que nous en avons constitué un de bonne qualité grace au travail en profondeur du comité électoral et sans doute aussi du fait de la composition de celui-ci et de sa moitié de membres tirés au sort. Mais dans un scrutin européen, la difficulté pour nous se complique. En effet nos électeurs sont parmi les plus critiques à l’égard de l’Union européenne et de ses institutions, y compris de son Parlement. Résoudre cette difficulté concentrera nos efforts de campagne.



Je crois que nous nous sommes épargné un des inconvénients qu’ont rencontré nos amis espagnol. Ils se sont dotés de statuts qui donnent à leur mouvement une forme de fonctionnement vertical propre aux partis traditionnels. On y trouve des votes internes par courants lors des congrès et le traditionnel fractionnement en majorité et minorités. Nous avons choisi un autre chemin. D’abord en choisissant d’évoluer lentement et par approximations successives. Nos institutions internes ne permettent pas le fractionnement. Depuis notre première convention en pleine présidentielle, nous tirons au sort une large partie de nos effectifs. La mise en place de « l’Assemblée représentative » du mouvement a suivi ce modèle. Et les statuts provisoires de fonctionnement qu’elle a adopté ont clairement rejetté l’idée de la constitution de fractions, tendance et autres.

Le mouvement la France insoumise n’est pas un parti, il ne le sera sans doute jamais. Il fonctionne comme un label commun à tous ceux qui le rejoignent. Chaque mois, mille personnes rejoignent ainsi le mouvement d’une façon individuelle. Parmi eux, des militants de divers partis politiques et, pour l’essentiel, des personnes sans aucune affiliation personnelle. La liberté d’initiative à la base est totale dans le cadre du programme « L’Avenir en commun ». De leur côté, les militants politiques discutent de leur ligne et éventuellement de leur proposition d’action dans leur propre cadre. Le but par-dessus tout est d’éviter le régime interne comparable à celui du PS avec ses tendances construites autour de personnes négociant des places aux élections. Surtout éviter de faire jouer le pouvoir de nuisance comme un argument de chantage interne.

Il va de soi, dans ces conditions, que plutôt que de faire des fractions et tendances, ceux qui ont à dire et à faire de manière distincte sont invités à former leur propre parti. Ils pourront alors exprimer en toute liberté leur point de vue, non dans le mouvement, comme dans un champ clos de bataille fractionnelles, mais dans la société où ils pourront convaincre librement et gagner au mouvement ceux qui le voudront. Et ces partis peuvent devenir ensuite une composante du mouvement. Cela se fait dans l’espace politique de manière distincte, puis à la base, dans les groupes d’action, de façon indistincte. C’est le choix qu’ont fait les socialistes et les membres du MRC qui ont rejoint le mouvement la « France insoumise ». Ils se garantissent leur liberté d’expression et d’action en créant un parti cette fin de semaine à Valence. Leurs actions, leurs débats leur appartiendront en propre comme leur mode d’organisation pour trancher les questions qu’ils décideront de mettre à leur ordre du jour.

Il en va de même aujourd’hui avec le Parti de Gauche dont je suis issu, les « Communistes insoumis », les militants « d’Ensemble insoumis ». Il y avait un autre groupe « les Socialistes insoumis », on s’en souvient. Il put librement quitter le mouvement quand il s’est estimé mal représenté dans la liste aux élections européennes. Rien n’obligeait au ton aigre et vindicatif que prit cette rupture. Mais cela montre que la fluidité reste la règle entre ceux qui décident de participer a la vie du mouvement. De son côté le mouvement « la France insoumise » approfondira chemin faisant son propre modèle sous le feu de l’expérience. J’ai qualifié cette forme de « gazeuse ». Il s’agissait de décrire à la fois une volonté de refuser la rigidité des formes d’organisation et le désir d’occuper tout l’espace des formes d’action possible. Le mot d’ordre est de créer un mouvement inclusif, éclaireur, déclencheur. Et de s’en donner le moyen concret comme nous le faisons déjà pas trop mal.

Chaque semaine deux ou trois cent initiatives locales sont affichées sur le site de la « France Insoumise ». Ici là des ateliers des lois se tiennent, des conférences gesticulées sont données, des écoles de formations se tiennent, des réunions autour des livrets thématiques du programme sont organisées, des actions de toutes sortes sont entreprises des plus concrètes aux plus abstraites. De son côté le groupe parlementaire a suivi son évolution. À présent nous réunissons aussi un groupe interparlementaire avec les sénateurs et députés européens insoumis. Ce chemin inclusif qui refuse les batailles rangées de motions et tendances impraticables dans un mouvement qui compte 400 000 inscrits est le meilleur selon moi pour éviter la montée en tensions que nos amis espagnols ont connu. Mais surtout, il permet de montrer à la société un autre visage. Il explique pourquoi les insoumis étaient parmi les mieux préparés à intégrer les regroupements de gilets jaunes sans aucun esprit de fraction ou de plan d’influence partisane. Juste là au travail avec les autres pleinement partie prenante de toutes les tâches, ne rendant aucun compte ni rapport à quelque instance centrale que ce soit. Juste comme des poissons insoumis dans l’eau. Chacun sait pourquoi il est là et ce qu’il est juste de faire. Nous ne sommes pas une avant-garde. Juste une composante de l’engagement populaire.


OpinionWay ne jouit pas d’une réputation flatteuse chez nous. On se souvient. Publié deux jours après l’investiture de Benoît Hamon, l’entreprise de sondage évaluait le score du candidat PS à 18 % et le nôtre à 9%. On se souvient du résultat final et nul besoin d’avoir la cruauté de rappeler l’ampleur de l’erreur ! À présent, nous voici cotés à 8 % pour les élections européennes par cette entreprise de sondage. C’est assez surprenant pour être regardé de près. C’est à dire dans la « notice technique » qui accompagne cette production.

Pour arriver à ce résultat le marchand de sondage suppose que nos électeurs de la présidentielles sont ceux qui se rendraient le moins aux urnes pour leur liste à l’occasion des européennes. Ils ne seraient que 19% à le faire ! Les électeurs insoumis seraient les plus abstentionnistes de tous ! Et de loin. Car ceux de Macron seraient 52% à se rendre aux urnes, ceux de Fillon 70% et ainsi de suite. Du coup, il est facile de faire le calcul. Si les électeurs de LFI votaient autant que ceux de Macron, ils seraient 12,5% des votes aux européennes, s’ils votaient autant que ceux de Fillon ils seraient 17% du total.

Enfin, notons une autre curiosité dans la notice technique : on y trouve une « autre liste » sans aucune caractéristique politique particulière. Elle capterait pourtant un total de 6 % d’électeurs ! Et parmi eux cependant, 4 point des électeurs insoumis de la présidentielle! Ensuite, quoique l’institut sonde une liste du PCF, il continue d’interroger sur les performance de la liste « PC-LFI »… Pour terminer le tableau des bizarreries, 21% seulement des sondés n’ont pas fait leur choix, soit un électeur sur cinq. Pourtant près de la moitié, 40 % n’ont pas d’intérêt pour cette élection et 43% seulement iront voter. L’aberration de l’estimation saute davantage aux yeux encore quand on lit le commentaire : 44% des électeurs voudraient profiter de l’élection pour exprimer leur opposition à Macron. Sauf ceux de la FI ? Et cela dans une ambiance où il n’y aurait seulement que 14 % pour vouloir profiter de l’occasion pour exprimer leur soutien au président !

Quelle raison invoquer pour suggérer cette forte abstention des nôtres ? Pourquoi n’atteint-elle pas aussi le FN dont la sociologie est censée être proche de la nôtre mais dont 47 % des électeurs sont censé se déplacer pour voter en faveur de leur liste aux européennes ? Le fin mot ? « Les images de l’automne ont laissé des traces » glisse subtilement « l’analyste ». Il s’agit de celles des perquisitions politiques au siège de la FI. On devine la classe sociale à laquelle appartient l’analyste. Car il semble ignorer deux paramètres bien solidement établis : le premier est que ces images ont été interprétées de façon radicalement opposée selon les milieux sociaux. Les CSP+ n’ont pas aimé. Comme le « redresseur » de sondage. Mais les milieux populaires les ont appréciées très différemment. C’est le moins qu’on puisse dire.

Et depuis cet épisode répété en boucle par tous les vecteurs audiovisuels de la macronie, l’image de nos agresseurs s’est elle-même beaucoup dégradée. En effet la séquence gilets jaunes a créé une « certaine ambiance » à propos des juges et des policiers. « Les traces » des images fonctionnent donc tout autrement depuis le spectacle des mutilés et des condamnations en comparution immédiate. Il a guéri bon nombre de gens de leurs illusions sur justice et police désormais considérées comme aussi indépendantes et bienveillantes que les médias eux-mêmes…



La bonne société n’a pas l’air d’en avoir idée. Elle continue de croire que le monde est à son image : celui de la minorité de l’opinion qui ne soutient pas « jojo le gilet jaune » et croit que le boxeur ne « parle pas comme un gitan » ! En réalité OpinionWay joue la partition traditionnelle de la prophétie autoréalisatrice. Ceux qui ont payé le sondage ont le droit de le tenter. Et d’ailleurs, cela peut nous être utile. Car cela doit servir de signal d’alerte à nos électeurs. Et cela fonctionnera comme un plan de marche pour les organisateurs et les candidats de notre campagne sur le terrain : mobiliser nos zones de force. Souhaitons-nous le même écart entre ce sondage OpinioWay et le résultat final que ce fut le cas aux élections présidentielles.

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