« Eric Drouet, gilet jaune et électeur du FN » : récit d’une hallucination politico-médiatique

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Suivant une fausse information lancée par Jean-Michel Aphatie, plusieurs médias et responsables politiques ont fait du gilet jaune Eric Drouet un électeur du Front national lors de la présidentielle de 2017, attaquant par ricochet son admirateur Jean-Luc Mélenchon, avant que cette figure des gilets jaunes ne démente cette infox mercredi 2 janvier.

Coupable ! Mercredi 2 janvier, le verdict médiatique, incarné par l’éditorialiste star Jean-Michel Aphatie, est tombé : Eric Drouet, figure des gilets jaunes, a voté pour Marine Le Pen en 2017 « aux deux tours » de l’élection présidentielle. Jean-Luc Mélenchon était donc bien un rouge-brun, peu républicain mais très suspect d’accointances nauséabondes. Quel rapport ? Le patron de la France Insoumise venait d’afficher son soutien exalté au chauffeur routier révolté, dans un billet de blog. La preuve tant recherchée était livrée. Problème : le principal intéressé a formellement démenti avoir jamais glissé un bulletin Le Pen dans l’urne. Une précision que n’ont pas attendue nombre de journalistes et de politiques pour se ruer sur cette authentique fake news. A croire que la rigueur intellectuelle de certains responsables est parfois indexée au profit politique qu’ils peuvent tirer d’une rumeur.

Par écrit, puis en vidéo, Eric Drouet s’est expliqué sur Facebook sur ses votes mercredi soir. « J’ai l’impression que les gens et les medias connaissent mieux ma vie que moi ! », s’énerve-t-il, avant de trancher : « Personnes ne sais pour qui j’ai voté ! On s’en fou complet ! Et non je n’est pas voter FN et même si je l’aurais fait c’est pas la question du jour ! On est tous d’horizon différent et c’est bien notre force ! (sic) »

La source introuvable de Jean-Michel Aphatie

A l’origine de cette « infox », Jean-Michel Aphatie semblait pourtant bien affirmatif, lorsqu’il écrivait le 1er janvier sur Twitter: « Eric Drouet ne s’en cache pas, il a voté pour Marine Le Pen lors des deux tours de l’élection présidentielle 2017. Ceci ne paraît pas un obstacle aujourd’hui à Jean-Luc Mélenchon. Quelles conclusions tirer de ce constat ? » A Libération, le journaliste d’Europe 1 explique avoir lu cette information « il y a déjà quinze jours », sans toutefois se souvenir où. Eric Drouet, qui a manifesté son adhésion à « beaucoup de propos » d’Olivier Besancenot dans une précédente vidéo, livrait pourtant cette analyse début décembre dans La Croix : « La faille du système démocratique, c’est que 18 % des Français ont voté pour [Emmanuel Macron]. Il s’est trouvé face au FN. C’est sûr que pour plein de gens, même s’ils voulaient voter contre Macron, ils ne pouvaient pas non plus voter Le Pen. C’est un problème qui s’est posé pour moi. » Cette déclaration, qui exclut un vote Le Pen, si l’on prête crédit aux propos du gilet jaune, aura certainement échappé à Jean-Michel Aphatie.




Emballement médiatique

Aidé par plusieurs médias relayant cette affirmation, les opposants de Jean-Luc Mélenchon se sont engouffrés dans la brèche pour étayer leur thèse, selon laquelle sa « fascination » – en effet exprimée dans un post de blog – pour cette figure des gilets jaunes signifiait que l’ancien sénateur socialiste virait au rouge-brun. Dans son éloge, le leader de LFI écrit : « La France est pleine de ces personnages qui marquent son histoire comme autant de cailloux blancs. C’est pourquoi je regarde Éric Drouet avec tant de fascination. Comment est-ce possible ? Drouet ? Il porte le nom d’un personnage dont Napoléon a dit ‘sans vous l’histoire de France aurait été toute différente’. » N’en jetez plus, pour avoir exprimé son admiration pour un vrai-faux électeur de Marine Le Pen, voici Jean-Luc Mélenchon rhabillé en tribun fascisant.

Tandis que La Dépêche du Midi titrait un article, modifié depuis, sur « L’obscure ‘fascination’ de Mélenchon pour le Gilet jaune Eric Drouet, électeur d’extrême droite », Benoît Hamon, invité de RTL, s’est vu « confirmer » sur un ton définitif cette fausse information par son intervieweur , Yves Calvi. Conforté dans son erreur sur le compte d’Eric Drouet, le fondateur de Génération.s a donc expliqué ne pas être « fasciné par quelqu’un qui assume d’avoir voté aux deux tours pour Marine Le Pen ». Et de conclure en prononçant la mise au ban de Jean-Luc Mélenchon, qui « n’est plus un acteur central du débat à gauche. » La machine médiatique s’est alors emballée, et les propos de Benoît Hamon ont été repris sans plus de vérification, par exemple par BFMTV et Europe 1.

LREM reprend l’infox à son compte

L’ancien candidat à la présidentielle (6,36% des voix au premier tour) n’est pas le seul à avoir tenté d’exploiter le prétendu vote FN d’Eric Drouet. Deux députés LREM, qui ont récemment voté une loi contre les « fake news » se sont montré assez peu prompts à vérifier cette pseudo-information. « Jean-Luc Mélenchon est passé ‘du côté obscur de la force.’ Il soutient un individu qui a voté Le Pen, il ne sait plus où il est », s’est ainsi ému sur LCI le député de La République en marche Jacques Marilossian.




Toujours sur LCI, sa collègue Natalia Pouzyreff, élue LREM des Yvelines, a également avancé qu' »Eric Drouet est un sympathisant du Front national ou du Rassemblement national ». Les cris d’orfraies de La République en marche résonnaient également sur Twitter. Le délégué général des Jeunes avec Macron, Martin Bohmert, a imputé lui aussi à Eric Drouet un vote que ce dernier conteste, avant de conclure : « Mélenchon avait créé le Parti de gauche pour contrer Le Pen. Sa fascination pour Eric Drouet est un lourd renoncement. Naufrage d’un homme et de ses idées. »

Découvrant en direct lors d’un live sur Youtube qu’il était repeint aux couleurs du Rassemblement national, Eric Drouet a évoqué la possibilité de suites judiciaires. »Le premier qui arrive à me dire ça, j’envoie ça à l’avocat, il se débrouille avec après », a-t-il déclaré, avant d’être une nouvelle fois interpellé mercredi soir à Paris pour « organisation d’une manifestation sans déclaration préalable ». Pas de quoi inquiéter Jean-Michel Aphatie, qui a accueilli ce démenti cinglant avec dérision. « Il semblerait que mon tweet hier a intoxiqué la presse entière, les hommes politiques aussi, et peut être le Vatican. Avant que Donald Trump fasse un tweet je rectifie : le fascinant Eric Drouet assure ne pas avoir voté pour Marine Le Pen. Voilà… », s’est-il contenté de tweeter. Pour un peu, l’éditorialiste star d’une des radio généralistes les plus écoutées de France s’étonnerait d’avoir été pris au sérieux.

 

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