5 février, jour du grand saut

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La onzième édition de la mobilisation des gilets jaunes a montré une force intacte. Les « Macron démission ! » ont continué, tandis que coulait le traditionnel robinet médiatique : « le mouvement s’essouffle », « mobilisation en baisse » et ainsi de suite. Toute honte bue, les médias continuent leur basse besogne de supplétifs du maintien de l’ordre. Le dimanche, de piteux groupes efflanqués de « foulards rouges » manifestaient en soutien à Macron. On entendit des « Mélenchon démission » dans les bouches aigres des porteurs de pancartes. Faible. Très faible. Heureusement la préfecture de police et les bons journalistes de plateaux prétendirent voir 10 000 enthousiastes. Pourtant la bonne société Macroniste, ministres en tête, est restée au chaud pendant que sa piétaille se jouait sous une bruine glacée un revival miséreux de juin 1968. Ce moment est donc intéressant puisqu’il révèle un adversaire sans soutien populaire. Le point reste aux gilets jaunes. L’adversaire reste toujours aussi peu consistant. Hors du télévangéliste présidentiel, point de souffle ni de force. Et au sommet de la pyramide technocratique, dans une atmosphère glauque, l’esprit de débandade continue son travail de sape. Encore un effort ! Il faut encore pousser ce mur déjà bien ébranlé.

Et la suite ? L’agression de Jérôme Rodrigues et sa mutilation marquent sans doute un tournant. Celui du moment où il est devenu évident que la principale violence en cause est celle de la répression. Dans les esprits, la position de faiblesse par l’excès est désormais celle du gouvernement. La honte et le dégoût sont de leur côté. La charge que nous menons contre Castaner et les violences dont il donne l’ordre apporte au mouvement une pointe enfoncée dans le bringuebalant dispositif gouvernemental. Le passage de la prochaine loi de répression des manifestants va être un moment plus aigu que le gouvernement le prévoyait. En effet, quand le premier ministre Édouard Philippe a annoncé ce projet, il pensait que la violence dominante dans les esprits était celle des manifestants. Depuis, c’est l’inverse. Onze morts, dix-huit éborgnés, quatre mains arrachées ont fait basculer l’opinion. Autant dire que s’il était possible de faire repousser en commission de l’Assemblée nos amendements d’interdiction des armements dangereux dans la police, cela sera moins simple dans l’hémicycle sous le regard du grand public et de la presse.

Dans ce contexte, la date du 5 février prend un relief particulier. Le gilet jaune Éric Drouet a appelé à l’action le jour où la CGT a lancé son mot d’ordre de grève générale. Des forces politiques, dont le mouvement insoumis et le NPA ont appelé à s’associer à cette initiative. Un test se profile. Cette convergence se fera-t-elle ? Mobilisera-t-elle ? Se prolongera-t-elle ? Ces questions sont cruciales dans le contexte. Un succès à partir du 5 ouvrirait une nouvelle phase de l’insurrection citoyenne qui dure depuis onze semaines. Les insoumis sont donc tous mobilisés, j’en suis sûr, pour encourager partout au passage à l’action. Cette date fixe une possibilité de grand saut du mouvement vers ses objectifs politiques.

C’est sans doute l’initiative la plus captivante de celles qui se prennent ces temps-ci à l’initiative des gilets jaunes. L’assemblée des assemblées citoyennes de gilets jaunes à Commercy semble prolonger en profondeur le mouvement né sur les ronds-points en lui donnant une expression collective non partisane. Autrefois, dans les luttes étudiantes on aurait appelé cela une « coordination des AG ». Dans les grèves de salariés, un comité national de grève.



Dans la lutte du peuple, l’assemblée citoyenne est la structure de base du mouvement. L’idée de se fédérer nationalement est ici la vraie nouveauté, le vrai pas en avant. Dans la Révolution de 1789, de tels comité se constituèrent pour organiser l’action locale et notamment l’auto-défense des communautés rurales. C’est de là que partit la Fête de la Fédération qui célébra nationalement le premier anniversaire officiel du 14 juillet. C’est dire si l’initiative de Commercy porte un sens large et profond. J’ai trouvé le texte de l’appel final sur le site de Reporterre. Je crois utile de le faire connaître du mieux que je peux, en utilisant tous mes moyens de communication.  Chacun de ceux qui me lisent saura, j’en suis certain, quoi en faire.

APPEL DE LA PREMIÈRE « ASSEMBLÉE DES ASSEMBLÉES » DES GILETS JAUNES

Nous, Gilets Jaunes des ronds-points, des parkings, des places, des assemblées, des manifs, nous sommes réunis ces 26 et 27 janvier 2019 en « Assemblée des assemblées », réunissant une centaine de délégations, répondant à l’appel des Gilets Jaunes de Commercy.

Depuis le 17 novembre, du plus petit village, du monde rural à la plus grande ville, nous nous sommes soulevés contre cette société profondément violente, injuste et insupportable. Nous ne nous laisserons plus faire ! Nous nous révoltons contre la vie chère, la précarité et la misère. Nous voulons, pour nos proches, nos familles et nos enfants, vivre dans la dignité. 26 milliardaires possèdent autant que la moitié de l’humanité, c’est inacceptable. Partageons la richesse et pas la misère ! Finissons-en avec les inégalités sociales ! Nous exigeons l’augmentation immédiate des salaires, des minimas sociaux, des allocations et des pensions, le droit inconditionnel au logement et à la santé, à l’éducation, des services publics gratuits et pour tous.

C’est pour tous ces droits que nous occupons quotidiennement des ronds-points, que nous organisons des actions, des manifestations et que nous débattons partout. Avec nos gilets jaunes, nous reprenons la parole, nous qui ne l’avons jamais.



Et quelle est la réponse du gouvernement ? La répression, le mépris, le dénigrement. Des morts et des milliers de blessés, l’utilisation massive d’armes par tirs tendus qui mutilent, éborgnent, blessent et traumatisent. Plus de 1.000 personnes ont été arbitrairement condamnées et emprisonnées. Et maintenant la nouvelle loi dite « anti-casseur » vise tout simplement à nous empêcher de manifester. Nous condamnons toutes les violences contre les manifestants, qu’elles viennent des forces de l’ordre ou des groupuscules violents. Rien de tout cela ne nous arrêtera ! Manifester est un droit fondamental. Fin de l’impunité pour les forces de l’ordre ! Amnistie pour toutes les victimes de la répression !

Et quelle entourloupe que ce grand débat national qui est en fait une campagne de communication du gouvernement, qui instrumentalise nos volontés de débattre et décider ! La vraie démocratie, nous la pratiquons dans nos assemblées, sur nos ronds-points, elle n’est ni sur les plateaux télé ni dans les pseudos tables rondes organisées par Macron.

Après nous avoir insultés et traités de moins que rien, voilà maintenant qu’il nous présente comme une foule haineuse fascisante et xénophobe. Mais nous, nous sommes tout le contraire : ni racistes, ni sexistes, ni homophobes, nous sommes fiers d’être ensemble avec nos différences pour construire une société solidaire.

Nous sommes forts de la diversité de nos discussions, en ce moment même des centaines d’assemblées élaborent et proposent leurs propres revendications. Elles touchent à la démocratie réelle, à la justice sociale et fiscale, aux conditions de travail, à la justice écologique et climatique, à la fin des discriminations. Parmi les revendications et propositions stratégiques les plus débattues, nous trouvons : l’éradication de la misère sous toutes ses formes, la transformation des institutions (RIC, constituante, fin des privilèges des élus…), la transition écologique (précarité énergétique, pollutions industrielles…), l’égalité et la prise en compte de toutes et tous quelle que soit sa nationalité (personnes en situation de handicap, égalité hommes-femmes, fin de l’abandon des quartiers populaires, du monde rural et des outres-mers…).

Nous, Gilets Jaunes, invitons chacun avec ses moyens, à sa mesure, à nous rejoindre. Nous appelons à poursuivre les actes (acte 12 contre les violences policières devant les commissariats, actes 13, 14…), à continuer les occupations des ronds-points et le blocage de l’économie, à construire une grève massive et reconductible à partir du 5 février. Nous appelons à former des comités sur les lieux de travail, d’études et partout ailleurs pour que cette grève puisse être construite à la base par les grévistes eux-mêmes. Prenons nos affaires en main ! Ne restez pas seuls, rejoignez-nous !

Organisons-nous de façon démocratique, autonome et indépendante ! Cette assemblée des assemblées est une étape importante qui nous permet de discuter de nos revendications et de nos moyens d’actions. Fédérons-nous pour transformer la société !



Nous proposons à l’ensemble des Gilets Jaunes de faire circuler cet appel. Si, en tant que groupe gilets jaunes, il vous convient, envoyez votre signature à Commercy (assembleedesassemblees@gmail.com). N’hésitez pas à discuter et formuler des propositions pour les prochaines « Assemblées des assemblées », que nous préparons d’ores et déjà.

Macron Démission !
 Vive le pouvoir au peuple, pour le peuple et par le peuple.

Appel proposé par l’Assemblée des Assemblées de Commercy.

Il sera ensuite proposé pour adoption dans chacune des assemblées locales.

La réponse à l’insurrection citoyenne des gilets jaunes est la répression la plus féroce et la plus intense depuis 60 ans. Plus de 5 000 personnes ont été arrêtées et placées en garde à vue. Dans de nombreux cas, ces arrestations peuvent être qualifiées d’arbitraires comme le montre ensuite l’absence de poursuites. D’autres fois, les sanctions pénales les plus lourdes se sont abattues de manière disproportionnée. Là, 6 mois de prison ferme pour un mot insultant. Ici, encore de la prison pour avoir appelé sur Facebook à rejoindre un blocage. Ce sont des vies honnêtes brisées, des familles frappées, des hommes et des femmes humiliés. 3 000 personnes ont été blessées, une centaine gravement par des armes qui devraient être interdites. Aller manifester ne doit pas être un danger. C’est pourquoi les insoumis ne veulent pas laisser passer une telle répression sans rien dire. Le groupe parlementaire s’est donc mobilisé pour refuser cette dérive autoritaire.

Au Parlement, le député insoumis Ugo Bernalicis s’est porté en première ligne. Spécialiste des questions de sécurité, il les pense en lien avec l’impératif supérieur de respect des libertés individuelles. Le 14 janvier, il a pris l’initiative de porter plainte contre Christophe Castaner pour entrave à l’exercice de la liberté de manifester. Au titre de l’article 431-1 du code pénal, ce délit est puni de 15 000 euros d’amende et d’un an d’emprisonnement et même de 45 000 euros d’amende et de 3 ans d’emprisonnement si les menaces sont suivies de voies de faits. Cette plainte visait la phrase du ministre de l’Intérieur : « demain,  je le dis, ceux qui viennent manifester dans des villes où la casse est annoncée savent qu’ils seront complices ». Cette expression de la part du ministre en charge de l’encadrement des manifestations est totalement extra-légale. Il n’existe aucun délit de complicité de violence en manifestation qui serait justifié par la seule présence. Le procureur a classé sans suite cette plainte le 24 janvier 2018, ainsi que celles de 500 personnes qui avaient suivi l’appel du député insoumis dans les premiers jours. Mais l’affaire n’est pas terminée. En effet, des centaines de personnes continuent de suivre son exemple. Et Ugo Bernalicis collecte avec une équipe d’avocat tous les actes qui peuvent être retenus contre Christophe Castaner au titre de ce délit, notamment les arrestations préventives ou pour des motifs injustifiés comme la détention de sérum physiologique.



Le lendemain, 15 janvier, Ugo Bernalicis interpellait encore le ministre Castaner sur les violences policières lors de la séance de questions au gouvernement. Dans sa question, il citait le cas du pompier volontaire tombé dans le coma à Bordeaux le week-end précédent. Dans sa réponse, Christophe Castaner n’aura eu aucun mot pour ce pompier, pour regretter son état ou même espérer son rétablissement. Par contre, il afficha sans vergogne le déni incroyable de ce gouvernement pour la réalité vécue par les gilets jaunes dans les manifestations depuis plus de deux mois. En effet, il déclara en cette occasion « je ne connais aucun policier ou gendarme qui ait attaqué un gilet jaune ou un journaliste ». Une vague d’indignation embrasa les réseaux sociaux.

Le 17 janvier, des députés insoumis étaient cosignataires avec des universitaires, des militants, des artistes d’une tribune publiée dans le journal Le Monde pour l’interdiction des lanceurs de balle de défense et des grenades explosives « GLI-F4 ». Ces deux armes, interdites dans beaucoup d’autres États européens, sont responsables de la plupart des mutilations subies par les gilets jaunes et notamment les dix-huit personnes qui ont perdu un œil. Le député Insoumis Alexis Corbière a déposé une proposition de loi pour interdire ces deux armes à compter du 1er février 2019. Car le déploiement des forces de police en République a pour premier objectif de permettre l’exercice du droit qu’est la manifestation. Non d’affronter ceux qui y participent. On ne peut donc autoriser des techniques qui conduisent des manifestants à risquer d’être mutilés à vie par des policiers. Pour la même raison, Danièle Obono a déposé une proposition de loi pour interdire les techniques d’immobilisation létale. Le 24 janvier, Ugo Bernalicis, Danièle Obono, Alexis Corbière accompagnés d’Éric Coquerel ont organisé une table ronde réunissant des victimes de violences, des représentants des lycéens de Mantes-la-Jolie, des universitaires travaillant sur ces questions.

Les insoumis sont donc sur tous les fronts. La semaine prochaine, ils seront au combat pour contrer la proposition de loi contre le droit de manifester, votée par la droite au Sénat et reprise par le gouvernement, avec le soutien de Marine Le Pen. Cette proposition contient notamment la possibilité pour les préfets de prononcer des interdictions de manifester, sans autorisation ou avis d’un juge. L’interdiction est prononcée uniquement par un haut-fonctionnaire dont le supérieur hiérarchique est le ministre de l’Intérieur. Le pouvoir se donne le moyen d’empêcher ses opposants d’exercer une liberté fondamentale. Qui plus est, la proposition de loi prévoit que ceux qui sont visés par une telle interdiction seront automatiquement fichés.

Lorsqu’elle est passée au Sénat, le groupe LREM avait voté contre. « Ce texte présente des risques pour les libertés individuelles » avait déclaré leur orateur. Défendre la liberté ne fait apparemment plus partie des priorités de ce pouvoir. La stratégie des macronistes vise à siphonner l’électorat de droite. Sur tous les plans ils passent donc dans le registre qu’ils estiment convenir à cette fraction de la population. Le virage à droite est notoire dans tous les domaines. Ainsi quand Macron annonce que l’interdiction du glyphosate ne pourra être réalisée contrairement à ses engagements sur le sujet. On comprend clairement que le message est adressé aux dirigeants de la FNSEA habitués à manipuler les paysans qu’organise ce syndicat agricole très lié à la fois à l’ancienne droite et aux milieux d’affaires et de finances de l’agro-alimentaire. Sur tous les fronts et dans tous les espaces de la droite, Macron déploie son siphon. De là lui vient son regain dans les sondages. Son objectif est de construire un paysage électoral où ses candidats sont assurés d’être au deuxième tour grâce à l’apport des voix de droite et où ils affronteraient plutôt le FN que « Les Républicains ».

De l’autre côté, en diabolisant « la France insoumise » il compte là encore obtenir un vote « pour faire barrage aux extrêmes ». Le dénigrement permanent, l’accusation absurde d’une convergence LFI-FN, les opérations du type des perquisitions sont donc en pleine cohérence. La stupidité des dirigeants de la gauche traditionnelle, PS et Génération, qui reprennent les pires refrains dans ce domaine, aide à creuser le fossé qui rend impossible les votes mutuels de deuxième tour. Ce sera un rude piège à déjouer. Les urnes elles-mêmes seront difficiles à mobiliser car l’élection européenne est considérée par nombre de gens en milieu populaire comme une pantalonnade. Il faut savoir que les sondages qui nous donnent en baisse tablent sur une participation de seulement 28 % des électeurs se déclarant « France insoumise ». Pour autant nous sommes et nous restons le mouvement de la Révolution Citoyenne, de la Constituante et de la 6ème République. Notre cause est sur les ronds-points. Là, nos idées prennent corps dans la société et c’est cela qui compte et se retrouvera ensuite politiquement.



En 1995, Jean-Marie Le Pen proposait lors de sa campagne présidentielle la rupture avec la cinquième République et le passage à une sixième République. Cette position officielle du parti a été confirmée lors du congrès suivant du Front national, en 1998. Personne ne s’avisait de dire que cela prouvait une convergence avec la gauche du PS qui demandait la même chose. Depuis, les choses ont changé. Marine Le Pen montre patte blanche pour avoir les faveurs du système. Pendant le mouvement des gilets jaunes, en échange d’être gratifiée sans preuve du bénéfice électoral de la situation, elle s’est comportée comme le rempart loyal du régime. Et c’est nous qu’elle a ciblé à l’unisson de « La République en Marche » et du PS.

En effet, le 7 décembre 2018, alors que sa parole sur les gilets jaunes et leurs revendications était extrêmement rare, elle s’est fendue d’une lettre ouverte dans laquelle elle montre du doigt « certaines personnes qui ont pu se laisser tenter par une remise en cause plus ou moins implicite de nos institutions de la 5èmeRépublique ». Une aspiration pour un changement de Constitution est de fait née pendant la mobilisation, convainquant de plus en plus largement. Mais pour la cheffe de l’extrême-droite, « la remise en cause de nos institutions, y compris avec une prétendue 6ème République me parait totalement malvenue ». À ce moment, peu soucieuse de son coup de com’ récent sur des soi-disant convergences, elle m’accusait d’être derrière ce mot d’ordre : « cette revendication fait écho de manière assez grossière au programme politique d’un candidat à la présidentielle ». Il y a un mois et demi, Marine Le Pen, déjà en phase avec Macron, repérait donc plutôt des convergences entre « L’Avenir en commun » et les gilets jaunes.

L’héritière de Montretout ne doit pas passer beaucoup de temps dans la rue ou sur les ronds-points. Sinon, elle réaliserait la centralité de la critique de la monarchie présidentielle. Les « Macron démission » ne sont manifestement pas arrivés jusqu’à ses oreilles. Elle est d’ailleurs contre le droit pour le peuple de révoquer un élu en cours de mandat. Nous le savons car il y a déjà eu un vote sur le sujet à l’Assemblée nationale. Les députés Insoumis avaient proposé, lors de l’étude de la révision constitutionnelle, un amendement pour introduire le référendum révocatoire. Les députés Front National présents ont voté contre. Macron peut leur dire merci. Elle qui se dit pour le référendum d’initiative citoyenne, elle s’est opposée à sa version révocatoire. Toujours grâce à un amendement des Insoumis contre lequel elle a voté, nous savons qu’elle est même opposée à un « RIC constituant ». Quant au référendum pour proposer une loi, les députés FN en ont proposé une version plutôt limitée. Dans le texte qu’ils ont présenté, le Président de la République, peut, s’il considère que la proposition populaire ne correspond pas aux intérêts nationaux, demander au Parlement d’annuler l’organisation d’un référendum. La souveraineté populaire limitée, en somme.

Le débat sur la révision constitutionnelle de Macron a été révélateur. D’abord, l’une des principales propositions du Président, la réduction du nombre de parlementaires, se trouve aussi dans le programme de Le Pen. Ce qui est vrai lorsque c’est Macron qui le dit l’est aussi lorsque c’est elle. Cette mesure faussement dégagiste et vraiment démagogue ne sert qu’à renforcer la monarchie présidentielle. Avec la réforme de Macron, un député représenterait 100 000 électeurs en moyenne. Avec celle de Le Pen, 150 000. Personne en Europe ne fait moins représentatif. Et de nombreux départements, notamment les moins peuplés, se retrouveraient avec un seul député au lieu de deux aujourd’hui. Les citoyens éloignés des centres seraient les premières victimes d’une telle réforme. De fait, les députés n’avaient pas grand-chose à dire sur la révision constitutionnelle si on en juge par le très faible nombre d’amendements qu’ils ont déposés. L’un d’entre eux cependant s’oppose à ce que l’avis du Conseil supérieur de la magistrature soit conforme pour la nomination des procureurs. Une disposition de la réforme Macron assez anecdotique puisque ce conseil est, par sa composition, soumis au pouvoir exécutif. Mais l’exposé des motifs de l’amendement signé par Marine Le Pen est éclairant. Il argumente : « le gouvernement peut avoir besoin de reprendre la main » sur la nomination des procureurs. Le projet du Front national est donc clair : l’instrumentalisation politique de la justice, au profit du gouvernement. Là aussi, ils sont plus proche du macronisme que des Insoumis.

Sur plusieurs dispositions clés de la cinquième République, la position de Marine Le Pen a changé. Au fil du temps, elle se fait la défenseure des pires verrous démocratiques du régime. Ainsi, l’article 49.3 qui permet au gouvernement de faire adopter un texte quand une majorité de députés y sont opposés. En 2015, il fut utilisé par le gouvernement Valls pour faire passer la loi Macron. Elle avait alors parlé de « dérive dictatoriale ». Deux ans plus tard, en janvier 2017, elle déclarait chez Bourdin ne pas vouloir revenir sur cet article. En 2012, son programme présidentiel proposait d’interdire le cumul des mandats pour les parlementaires. En 2017, elle change d’avis : elle est désormais favorable au cumul pour les sénateurs. Il est vrai qu’entre temps, son parti avait pu profiter du système en élisant deux sénateurs qui étaient aussi maires.

Les choses sont claires désormais. Marine Le Pen est pour le statu quo institutionnel. Il faut dire qu’elle aurait du mal à imaginer plus grande verticalité et concentration de pouvoir. Elle se verrait bien monarque à la place du monarque. Le débouché politique qu’elle propose est celui d’une accélération de la dérive autoritaire de la Cinquième. Il est à l’antipode de celui qu’avancent les Insoumis. Nous sommes en effet pour la convocation d’une Assemblée constituante afin que le peuple décide lui-même. Inutile de dire que les évènements actuels fortifient notre position en mettant à l’ordre du jour des ronds-points cette revendication.




Les 21 et 22 janvier, les députées insoumises Mathilde Panot et Danièle Obono sont parties nous représenter auprès des autorités et des peuples du Rojava. Elles y ont porté le message de l’indéfectible soutien de la « France insoumise » pour les forces des kurdes de Syrie qui contrôlent cette région depuis 2012. Les combattantes et combattants kurdes du Rojava ont combattu militairement de façon décisive notre ennemi qu’est l’islamisme politique armé de Daech et du front « al Nosra ». En 2014-2015, ils ont infligé à Daech l’une de ses premières défaites militaires d’importance en leur reprenant la ville de Kobané.  Lors de la prise de Raqqua en 2017, la plus grande ville contrôlée par Daech, ce sont encore les Kurdes qui fournirent le plus gros des troupes au sol plongées dans le combat physique.

La date du voyage n’était pas choisie au hasard. Cela fait un an que le dictateur Erdogan a déclenché son offensive contre les Kurdes dans le canton d’Afrin dans le Rojava. Il l’a fait la main dans la main avec le  front « al Nosra », une organisation islamiste armée dont Fabius avait dit qu’elle faisait du « bon boulot » face à Assad. En effet, le 20 janvier 2018, la Turquie a démarré une opération militaire pour envahir cette région frontalière. L’opération fait plusieurs milliers de morts du côté des forces kurdes et provoque l’exil de centaines de milliers de civils. Elle a montré les divergences d’intérêts évidentes entre la France et le régime islamiste en place en Turquie, puisque ce dernier affaiblit notre principal allié dans la lutte contre nos ennemis dans la région. Mais en cette occasion, ni la France, ni les États-Unis n’auront fait quoi que ce soit pour aider les kurdes d’Afrin. Il est vrai que la Turquie est membre de l’OTAN et cela suffit pour que tous les atlantistes d’Europe ferment les yeux sur n’importe quoi.

À cette occasion, la répression en Turquie contre l’opposition démocratique, et particulièrement contre les Kurdes, s’est encore amplifiée. Notre allié, le parti HDP, qui signifie « congrès démocratique des peuples » est le plus touché. On estime à 26 000 le nombre de ses militants emprisonnés à la fin de l’année 2018. Parmi ceux-ci, on trouve deux anciens co-présidents du parti et neufs députés. La nouvelle co-présidente, élue par le congrès, a été arrêtée le lendemain de son élection. Nous avons eu récemment l’occasion de défendre l’une de ces prisonnières, Leyla Güven. Elle avait été arrêtée le 31 janvier 2018 parce qu’elle protestait contre l’invasion d’Afrin. Depuis, elle a été élue députée en juin dernier ce qui n’a pas empêché Erdogan de la maintenir en prison. Le 7 novembre dernier, pour demander la libération des prisonniers politiques, elle a débuté une grève de la fin. Après plus de deux mois, elle est tombée dans le coma et a perdu l’usage de la vue. Le 22 janvier, 226 prisonniers politiques ont commencé à leur tour une grève de la faim pour la soutenir. Le 24 janvier enfin, sous la pression internationale, elle était libérée quoique maintenue sous accusation et procédure judiciaire.

Sur place, nos amis Danielle Simonnet et Jean-Christophe Sellin, présents pour une manifestation internationale de soutien aux grévistes de la faim, l’ont rencontrée dès sa sortie de prison. Nous avons multiplié les interventions, aux côtés des kurdes dans les manifestations, par lettre à Le Drian, déclaration en Commission des Affaires étrangères, présence aux rassemblements de soutien et sur place : nous n’avons jamais ménagé notre soutien. Corinne Morel-Darleux, sur place déjà, Sellin, Simonet, Coquerel, Leïla Chaïbi ou Manon Aubry et bien d’autres ont assumé un soutien constant et de longue date. Et si le Rojava nous intéresse, c’est parce qu’il s’y mène une expérience politique inédite. Le PYD, parti de l’Union démocratique, y a instauré un régime s’appuyant sur la démocratie directe au niveau communal. Les minorités y sont respectées. Le féminisme est affiché puisque chaque échelon de gouvernement est partagé par un homme et une femme. Par ailleurs, les Kurdes du Rojava rejettent toute assignation identitaire, religieuse ou ethnique. Leur approche est citoyenne. À l’autoritarisme, ils opposent la souveraineté populaire ; au tri ethno-confessionnel, le pluralisme ; à la dépendance aux réseaux clientélistes, des services publics de qualité et un modèle de société solidaire face à la corruption généralisée. Le peuple kurde, au-delà de son droit à l’autodétermination, est quasiment le seul à proposer une solution politique susceptible de construire une paix durable dans la région.

C’est pourquoi nous pensons qu’il faudrait apporter un soutien clair aux Kurdes, demander qu’ils intègrent les négociations internationales sur la Syrie et leur offrir protection. Tout cela nécessiterait de rompre avec la dictature islamiste de Erdogan. Un pas que le gouvernement français ou l’Union européenne ne sont apparemment pas prêts à franchir. Le Parti communiste kurde (PKK) continue de figurer sur la liste officielle des organisations terroristes. Quant à l’Union européenne, elle a versé 3 milliards d’euros à la Turquie pour avoir le droit de renvoyer les réfugiés syriens dont elle ne veut pas. Profitant de toutes les ambiguïtés de l’Union européenne et de son rôle de gardien des frontières de l’exil syrien, Erdogan étend l’emprise d’une dictature sans contrepoids dans le silence bienveillant de ses alliés de l’OTAN. Cela se paiera un jour ou l’autre loin de ses frontières. Tous ceux qui se frottent les mains aujourd’hui pensant avoir là un chien de garde à leur main auront l’occasion de constater l’ampleur des dégâts que leur politique aura causé.

Cette quinzaine, la campagne de dénigrement permanent contre « la France Insoumise » (et naturellement contre moi) a changé de centre de gravité. Il est question dorénavant d’une supposée convergence entre les insoumis et les lepénistes. N’importe qui est capable de se rendre compte de l’absurdité de cette affirmation. Pourtant, elle a fourni la matière première d’amples bavardages médiatiques. La « une » de l’hebdomadaire Macroniste Le JDD sur ma « dérive inquiétante », déclinée ici et là et relayée maintes fois, souligne l’emprise des propriétaires macronistes sur leurs journaux quand il s’agit de relayer un mot d’ordre. La prochaine offensive en préparation à L’Obs confirmera la participation à cette campagne du très macroniste patron de ce journal. L’homme assume ses convictions et rentabilise son investissement politique dans les médias. Il a déjà viré un rédac chef et gourmandé le suivant à plusieurs reprises pour crime de lèse-macronisme. Une première fois pour avoir montré Macron en « une » dans les barbelés des camps de rétention : rédacteur en chef viré, zéro protestation dans la corporation. Une autre fois pour avoir fait la « une » en gilet jaune.



Tout cela est banal et conforme à l’état du marché médiatique. Qui paie commande et dirige les porte-plumes et les micros. Mais il devrait en aller tout autrement de L’AFP, agence publique payée par les impôts de tous, y compris les 77 % d’électeurs qui n’ont pas voté Macron en 2017. On comprend parfaitement que l’agence ait soin de ne pas trop contrarier le pouvoir. On sait pourquoi. Mais il n’est pas acceptable qu’elle se fasse le relais des campagnes politiciennes du pouvoir. Ainsi à propos de cette soi-disant convergence du FN avec les insoumis. Pourtant c’est ce qu’elle a fait de façon très décevante de la part d’un organe de service public. Les conséquences sont graves car la presse, et en particulier la presse régionale, utilise beaucoup la ressource AFP pour s’alimenter en information réputée sûres, c’est-à-dire non biaisées. Voyez cela.

L’AFP a diffusé une dépêche à la suite à une interview donnée par Madame Le Pen au journal Le Temps. Cette interview de plus 7500 signes est titrée par Le Temps « Converger autant avec l’Allemagne, c’est une trahison ». Pourtant, l’AFP a délibérément choisi de s’en tenir aux extraits où elle est interrogée sur les Insoumis. Au point de titrer cette dépêche : « Marine Le Pen souligne plusieurs convergences avec Mélenchon ». Grossier montage. Mais ce n’était pas le premier. En moins de quinze jours, l’AFP a édité quatre dépêches associant les noms « Mélenchon » et « Le Pen ». Le 9 janvier : «Les « gilets jaunes » ont « souligné certaines convergences » entre LFI et RN (MLP) ». Le 10 janvier : « Pour Mélenchon, « les divergences se sont creusées » avec Marine Le Pen ». Le 13 janvier : « Une alliance LFI-RN – « gilets jaunes » ni probable ni souhaitable ». C’est un feuilleton qui donne le sentiment que le sujet existe, qu’il y a un débat. Et tout cela au moment où l’agence promeut les outils qu’elle met en place pour traquer les Fakes News.

Il est vrai que le coup est parti de madame Le Pen elle-même. Mais est-ce une raison pour se prêter à son jeu sans aucune analyse critique ?  D’autant qu’elle varie souvent sur ce sujet. Une fois elle note des convergences. Une autre elle le dément formellement sur « France 2 » quand apporte son soutien aux partants de la France insoumise en prétendant rejoindre leurs critiques contre l’islamo-gauchisme qui désormais caractériserait notre mouvement. Certes, on a pu observer dans la presse de nombreux commentateurs pour pointer l’absurdité du parallèle. Nous avons donc protesté auprès de l’agence. Laquelle a donné suite, pense-t-elle. Vous allez voir comment. Ce fut un titre qui renvoyait au contenu de mon précédent post ici même : « Mélenchon en revient au combat frontal contre le Pen ». Mes lecteurs apprécieront le sous-entendu. Et l’agence d’en fournir une explication : nous le ferions pour enrayer la fuite de nos électeurs présents sur les ronds-points vers le Front national. Restons optimistes : on doit pouvoir faire plus malhonnête.

Naturellement tout cela n’a pas la moindre influence sur qui que ce soit sinon dans les salles de rédaction dont on connaît la composition politique. Mais cela est un signe de plus de la nature du système qui se met en place sous la présidence de Macron. La boucle médias – justice – parti au pouvoir – cabinet élyséen se conforte d’un abus impuni à l’autre. La dérive autoritaire se loge dans cette mainmise de tous les instants sur tous les canaux qui pourtant devraient alimenter le pluralisme et la pensée critique qui sont le propre des régimes démocratiques. Quand on constate dans un sondage que seuls 3% des sondés pensent que les chose se passent comme le disent les médias, on voit la profondeur du malaise.

Bien sûr, ce discrédit total atteste de la lucidité des citoyens. Mais la crise qu’il montre et l’état des lieux qu’il pointe signalent la profondeur de la frustration. Une vieille démocratie comme la nôtre mérite mieux que cette situation digne des républiques bananières. On a pu noter un moment de volonté d’autocritique dans les rédactions à la suite du traitement médiatique de la séquence gilets jaunes. Mais elle n’a eu aucune conséquences concrète. Au point qu’on peut plutôt penser à une sorte de mise en scène destinée à purger le malaise du discrédit avéré.

Quoi qu’il en soit et pour en revenir à Le Pen, notre objectif reste de reconquérir les « fâchés pas fachos » dans tous les secteurs de la société. Nous sommes donc aux antipodes de la logique de classe qui anime actuellement la bonne société du centre-gauche et du centre-droit. Notre méthode dans ce domaine n’est pas de prendre à notre compte les accents du mépris du peuple et de sa culpabilisation qui dominent ce secteur. Nous menons la bataille à partir des faits. Nous montrons preuve en main comment Le Pen ment quand elle se dit du côté des gilets jaunes puisqu’elle se prononce contre pratiquement toutes leurs revendications. Sur les ronds-points, les insoumis discutent avec tout le monde, comme tout le monde le fait d’ailleurs. Ils n’ont pas besoin de consignes pour le faire. Mais ils ont besoin d’argumentaires. Le Mouvement les leur donne. Et ces discussions sont autant d’enjeu. Nous ne procédons donc ni par la diabolisation ni par les injures. Nous argumentons dans le but de convaincre ceux à qui nous nous adressons. Notre objectif n’est pas le leadership sur les convaincus. Ni la compétition avec le méta-discours « face à Le Pen, il faut telle ou telle posture ». Notre objectif est la conquête des esprits perdus qui se trompent de colère. Cela veut dire une grande acuité pour discerner les failles de l’imposture lepéniste, ses contradictions, ses enfumages.  C’est du travail, de la vigilance, de la mise au point permanente des outils de combat.

Nous avons ainsi choisi une autre méthode que la stratégie du « harcèlement démocratique » autrefois théorisée au PS qui visait à rendre impossible les réunions du FN. Et nous ne nous embourbons pas dans le prêchi-prêcha des bonnes consciences paresseuses qui amènent toute discussion au point Godwin. Notre difficulté aujourd’hui est plus grande que par le passé. Le lepénisme médiatique, qui a construit de longue main le deuxième tour de 2017, a permis au Front national d’acquérir une puissance considérable et indéniable. D’amples secteurs de la droite glissent depuis de ce côté comme on le voit partout en Europe. Et un vrai secteur d’ultra-droite s’est déployé sur le terrain que les anti-fa sont bien seuls à affronter. Mais surtout, l’instrumentalisation de l’extrême droite a repris de plus belle dans les médias et à l’Élysée à l’horizon de l’élection européenne. Enfin, la tentative pour nous détruire judiciairement avec la comédie des perquisitions sur la base dénonciations fantaisistes est dans ce registre de la terre brûlée autour de lui qui est le propre de la stratégie macroniste. Le feuilleton judiciaire auquel nous allons être soumis avant chaque élection en est un des instruments aussi.

Pour autant tout cela ne peut avoir qu’un résultat : la montée des tensions politiques dans la société. Et cela n’est un terrain de jeu pour les macronistes que si la police et les diverses institutions de violence légale tiennent le coup aux côtés du régime. Et tant que nous sommes cohérents dans notre volonté de conduire les évènements vers leur issue positive dans l’avènement de la 6ème République, l’énergie de nos adversaires peut être retournée contre eux. Cela s’appelle mener un combat politique.

www.melenchon.fr

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